Nous sommes des millions qui n’acceptons pas le capitalisme comme une fatalité. Nous sommes des millions à vouloir une alternative. Cette alternative, si nous le voulons tous ensemble, avec le NPA, elle est maintenant possible.
Nous sommes à la tâche. Et nous sommes nombreux. Nous sommes riches de nos diversités, de nos cultures politiques respectives, de nos expériences et aussi de la fraîcheur et de la créativité de celles et de ceux qui n’ont pas d’expérience, si ce n’est celle de leurs premiers pas dans la vie et de leurs premières confrontations avec le capitalisme.
J’ai qualifié le projet que nous portons d’une expression nouvelle dans le vocabulaire politique : éco-socialisme. Qu’entendons-nous par là ?
On part d’un constat : le capitalisme exploite les humains et la terre. Il est à l’origine de la question sociale et de la question écologique. Comme l’a si bien observé François Chesnais, Marx déjà constatait que « la production capitaliste ne se développe qu’en épuisant les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ». Et Chesnais a très justement déploré que « la pensée critique se réclamant du marxisme a été terriblement déficiente sur le plan des rapports à la nature ».
Une approche éco-socialiste, cela signifie satisfaire les besoins sociaux de manière écologique. Et la satisfaction écologique des besoins sociaux ne peut se réaliser ni par des voies autoritaires, ni par un accommodement du capitalisme.
J.R.V. Comment réaliser une telle mutation ?RMJ : Seule la délibération démocratique peut présider à la définition des choix. Ce qui implique de revisiter la démocratie pour en faire ce que, déjà, Jaurès appelait de ses vœux : un outil révolutionnaire.
C’est un chantier d’autant plus important que la démocratie recule. L’actuel gouvernement réduit de plus en plus l’Etat de droit, dans la suite de ce qui s’est fait à partir de Pasqua (qui a créé en dehors de toute légalité un des premiers fichiers : le Système de Traitement des Infractions Constatées, STIC), puis de Chevènement (qui a légalisé le STIC) et de leurs successeurs. Aujourd’hui, on est sur le point de voir le citoyen poursuivi non pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il pourrait faire ! Imposer l’immense régression sociale voulue depuis des années par les libéraux de droite et de gauche réclame une forme nouvelle de dictature. Une dictature soft. Elle se met en place. Une vraie gauche doit s’engager à démanteler l’appareil sécuritaire mis en place par la droite et les sociaux-démocrates.
Il nous faut bâtir une autre démocratie. Il est temps d’enfin appliquer le principe de Montesquieu : à tout pouvoir, il faut un contre-pouvoir. Et le premier contre-pouvoir, c’est le peuple lui-même. Il faut responsabiliser et contrôler davantage les pouvoirs exécutifs, du local à l’Etat. Les exécutifs locaux, départementaux et régionaux ne doivent plus être soumis à une seule personne, comme c’est le cas aujourd’hui. On a remplacé les barons d’autrefois par les maires, présidents de conseil généraux, présidents de régions. C’est d’ailleurs une exception française. Le pays qui se prétend la patrie des droits de l’Homme est un des moins démocratiques de l’Europe des 27 ! D’ailleurs, c’est le seul à connaître un régime présidentiel qu’il faudra abolir. Il s’impose aussi de mettre fin à une des pires dérives de la démocratie : la professionnalisation de l’action politique. Il n’est pas acceptable qu’un élu fasse plus de deux mandats. De même, le cumul de plusieurs mandats doit être prohibé. Enfin, il est temps de réaliser ce qui était déjà prévu dans la Constitution de 1793 : la révocabilité des élus.
Pour mettre en place une gestion écosocialiste, il nous faut construire une démocratie avancée où ce qu’on choisit de consommer déterminera ce qu’on choisit de produire, où les besoins seront déterminés par la libre détermination des citoyens désormais à l’abri des conditionnements de la publicité, où le coût social et le coût écologique de chaque choix constitueront des critères déterminants, dans le cadre d’économies relocalisées où le marché ne sera plus qu’un moyen et cessera d’être le guide. Bien évidemment, ces choix doivent s’inscrire dans une certaine durée, ce qui suppose le nécessaire recours à la planification. Mais cela ne signifie pas automatiquement que celle-ci soit bureaucratique, comme voudraient le faire croire les adversaires de toute forme de gestion planifiée. Une planification démocratique, cela suppose de la transparence, du contrôle, de l’évaluation, de la remise en cause. Pour faire court, on pourrait dire qu’une société écosocialiste n’est plus dirigée par le trio banquiers-patrons-politiques professionnels, mais animée par le trio usagers-salariés-élus.
Dans l’immédiat, le danger qui nous guette, c’est le traitement capitaliste des problèmes écologiques. Un capitalisme vert est en cours d’élaboration. On en a vu des prémisses avec le Grenelle de l’Environnement et les multiples taxes envisagées par le gouvernement. C’est faire payer par le plus grand nombre le coût des dégâts écologiques provoqués par les profits de quelques-uns. C’est faire croire que de même qu’on pourrait atténuer les méfaits sociaux du capitalisme, on pourrait atténuer ses méfaits écologiques. Ce sont les solutions avancées par la droite, mais aussi par les sociaux-libéraux, par les Verts et par tous ceux qui refusent d’accepter que c’est la course au profit qui est à l’origine de la destruction de l’environnement avec ses conséquences pour la santé, pour la préservation de la biodiversité, pour le maintien des grands équilibres et pour la survie même de la planète dans l’état où les générations précédentes nous l’ont léguée.
C’est un immense chantier qui s’ouvre devant nous. C’est notre volonté de saisir à bras le corps le double impact social et écologique du capitalisme. Aucune solution n’est durable si elle se contente d’aménager le système. C’est bien là que se trouve la justification de notre démarche anticapitaliste. Au regard de ce que nous voulons entreprendre, nous pouvons faire beaucoup plus que de la politique. Nous pouvons écrire une page d’histoire.
C’est la crise ! Mais, si on y réfléchit un instant, c’est tout le temps la crise ! Avons-nous connu depuis 30 ans des périodes où ce n’était pas la crise ?
Le premier des droits de l'homme, c'est celui de se nourrir correctement. Sans accès à la nourriture, tout le reste n'est que tartufferie.
Et même avant. Je suis né au début de ce qu’on a appelé « les Trente glorieuses ». Mais elles étaient glorieuses pour qui ? Pour les mineurs dont on fermait les charbonnages ? Pour les ouvriers de la sidérurgie dont on fermait les usines ? Pour tous les autres qui ont du attendre le plus grand mouvement social de l’après guerre, Mai 68, pour recevoir enfin quelques miettes des profits engrangés par le patronat ?
Et même quand, soi-disant, ce n’est pas la crise. Quand les taux de croissance montent. Quand les entreprises font des profits. C’est quand même la crise pour celles et ceux qui subissent les fusions-acquisitions, les restructurations, les délocalisations, les dérégulations, les suppressions d’emplois dans des boites qui font pourtant des bénéfices.
Et enfin, pour des millions de gens qui, quand ils ont payé leurs charges, n’ont que 50 euros par mois pour se nourrir, n’est-ce pas, et depuis longtemps, la crise tous les jours ?
La vérité, c’est que le capitalisme, c’est la crise. C’est un système qui génère les crises. Il y a des crises financières, des crises économiques, des crises sociales, des crises alimentaires, des crises sanitaires, des crises écologiques. Et chaque fois, au nom de ces crises, le capitalisme impose ses solutions, des solutions qui maintiennent les inégalités, des solutions qui entretiennent l’exploitation, des solutions qui protègent l’accumulation des profits par un petit nombre. Et quand la crise ne suffit pas, il fait la guerre. Rappelez-vous ce que disait Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». Là où le capitalisme ne peut exploiter en toute liberté, il provoque la guerre. Bien des guerres en Afrique qu’on nous présente comme des guerres civiles ou tribales sont en fait des guerres provoquées par le capitalisme. La guerre en Irak est une guerre du capitalisme.
En 1991, lors de l’effondrement de l’empire soviétique, le discours dominant a consacré l’échec du communisme. Nul ne peut nier que le capitalisme d’Etat, bureaucratique et policier, a échoué à réaliser l’idéal communiste. Mais cet échec nous condamne-t-il à nous résigner au capitalisme ?
N’est-ce pas le moment de dire haut et fort aux capitalistes : quel est votre bilan ? Quels sont, pour le plus grand nombre, les résultats du capitalisme ?
Quand près de trois milliards d’humains n’ont pas accès au savoir, aux nouvelles technologies et aux nouveaux savoir-faire qui pourraient améliorer leur niveau de vie, quand deux milliards de personnes n’ont pas accès aux médicaments essentiels, quand un milliard et demi de gens vivent avec quatre-vingt dix centimes d’euro par jour, quand un milliard de personnes souffrent de la famine, quand un milliard d’adultes dont deux tiers sont des femmes sont analphabètes, quand plus de 150 millions d’enfants n’ont pas accès à l’école primaire, dont la moitié sont des filles, quand 44% de la jeunesse du monde en âge de travailler sont au chômage, quand, dans une Europe si riche, il y a 50 millions de pauvres et 18 millions de chômeurs, n’est-on pas en droit de demander : capitalistes où est votre succès ?
Le capitalisme a bénéficié, avec les dérégulations massives décidées au niveau mondial comme au niveau européen, d’une liberté comme jamais il n’en avait connu depuis le 19e siècle. Et voilà son bilan. Certains vous diront. : « Vous vous trompez. Regardez en Chine, depuis qu’ils sont passés à l’économie de marché, 400 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté ». Ils oublient de dire qu’un milliard de Chinois sont restés dans la pauvreté. Parce que, fondamentalement, c’est cela le capitalisme : c’est l’organisation de l’inégalité ; c’est l’exploitation de la majorité par un petit nombre.
Face à cette réalité, on observe deux comportements. Il y a ceux qui considèrent que le capitalisme fait partie de l’ordre naturel des choses et que la crise d’aujourd’hui n’est qu’un dérapage de mauvais capitalistes qu’il faut punir pour revenir au bon capitalisme, que la démocratie libérale et l’économie de marché, sont le moins mauvais de tous les systèmes, comme le disait avant hier soir sur France 2 le ministre des finances de Belgique.
Ceux-là, on les trouve à droite, bien entendu, au centre évidemment, mais également, à gauche. Ce sont en effet des sociaux-démocrates qui, à partir des années 80, en France comme dans le reste de l’Europe, ont accompagné et très souvent initié ce qu’on appelle la mondialisation, cette transformation du monde en un marché global où la puissance publique s’efface devant les acteurs économiques et financiers, où les humains sont traités comme des marchandises soumis aux lois d’une concurrence qui doit être libre et non faussée. La loi de déréglementation financière est une loi du PS. L’Acte unique européen et le traité de Maastricht, proposés par Jacques Delors, sont l’œuvre des sociaux-démocrates. La gauche plurielle partage avec onze autres gouvernements sociaux-démocrates la responsabilité de la stratégie de Lisbonne et des décisions de Barcelone sans lesquelles le démantèlement des services publics et du droit du travail n’aurait pas été possible. Et on a trouvé à la direction du PS les plus ardents défenseurs du traité constitutionnel européen préparé sous la direction de Giscard d’Estaing. Les mêmes souhaitent aujourd’hui ardemment qu’entre en vigueur ce copié collé du TCE qu’est le traité de Lisbonne pourtant rejeté par le seul peuple qui ait pu s’exprimer, les Irlandais.
Face à ces libéraux de droite et de gauche auxquels s’ajoutent ceux qui les suivent pour ne pas perdre les mandats que leur accorde l’alliance avec le PS, il y a ceux qui sont convaincus que le capitalisme n’est pas l’horizon indépassable de l’humanité. Ceux qui ne se résignent pas à voir le drapeau de la révolte tomber des mains de Rosa Luxemburg dans celles de Ségolène Royal.
On les trouve parmi celles et ceux qui ont fait campagne et ont soutenu le non de gauche au TCE. On en trouve parmi celles et ceux qui ont soutenu l’un ou l’autre des cinq candidats à la gauche du PS lors des présidentielles de l’an passé. Et on en trouve même, je tiens à le dire tout de suite, parmi les femmes et les hommes qui ont apporté leur voix au PS ou aux Verts. Faute de mieux à leurs yeux. Et au-delà de celles et ceux qui accompagnent ou soutiennent un parti politique, on en trouve parmi ces dizaines de milliers de gens qu’on appelle parfois des non encartés, altermondialistes, anti-nucléaires, écologistes, décroissants, faucheurs volontaires, militants des droits humains dont le grand rassemblement du Larzac, en août 2003, fut pour beaucoup, un moment fondateur.
C’est à ces femmes et ces hommes qui ne se résignent pas au capitalisme que la LCR offre une perspective. Moi qui ne suis pas membre de la LCR, qui n’appartient pas à la culture politique née de 1917, - ma culture politique, elle puise dans 1793 et 1871 et chez l’homme massacré en août 1914, au Café du Croissant à Paris - qui suis un de ces non encartés, je tiens à le souligner ici avec force : la décision de la LCR de se dissoudre pour se fondre dans un mouvement politique qui la dépasse, qui embrasse à la fois la question sociale et la question écologique et qui s’ouvre à toutes celles et ceux qui partagent ce projet écosocialiste, c’est une décision sans précédent dans l’histoire du mouvement ouvrier français.
Nous sommes, j’en suis convaincu, des millions à rêver d’une gauche qui ne se renierait pas chaque fois qu’elle arrive au pouvoir, d’une gauche qui affirmerait sans complexe : « oui, il y a eu et il y a encore des exploiteurs et des exploités », d’une gauche qui reconnaît la réalité de la lutte des classes même si la composition des classes et les formes de la lutte ont changé.
Raoul Marc Jennar
brochette
Pour briser ce «confusément», il faut rendre son unité au monde. Rattacher riches et pauvres, vainqueurs et vaincus - comme des liens de cause à effet. François Ruffin, La guerre des classes, Fayard, Paris, octobre 2008, p. 171.
Ils sont en train de privatiser le vivant pour que nous soyons totalement dépendants d'eux pour notre survie. Ils s'arrogent ainsi le droit de vie et de mort sur l'ensemble de l'humanité, décidant par leur argent qui aura le droit aujourd'hui de manger ou qui devra s'allonger dans un fossé en attendant la fin. Ils décident aussi de la qualité et de la variété de ce que nous avons le droit d'absorber pour nous nourrir. C'est ainsi que la communauté européenne, aux ordres du capital, a décidé que nous allions payer fort cher le droit de manger des fruits et des légumes encore plus nocifs. Alors même que la relation entre environnement pollué et prévalence des cancers est enfin admise, du bout des lèvres. Consommez plus pour nous enrichir plus et crever plus vite, plus nombreux et plus jeunes. Comment pouvons-nous accepter cela une seconde de plus ?
Une histoire de goût
Petits piments de HLM
À quand remonte la dernière fois que vous vous êtes vraiment régalés d'une tomate pleine de soleil, que vous avez goulûment planté vos crocs dans sa pulpe gorgée de saveurs ? Cela m'est arrivé cet été, quand nous avons échangé avec des amis un peu de maintenance informatique contre un panier de légumes de leur jardin. Parce que ce n'est pas dans les supermarchés que je risque de croiser des fruits pareils. Même plus au marché du bled, où les tomates ont la même gueule lisse et le même manque de goût et de texture que celles de la grande distribution. Toujours les mêmes petites boules dures et imputrescibles que l'on peut oublier sans dommage pendant plus d'un mois au fond du frigo. Toujours les mêmes légumes, un de chaque sorte, été comme hiver... déprimant, pas bon, pas envie. Des années de recherches agronomiques pour ça : des trucs qui poussent hors sol, hors saison, hors goût, qui peuvent passer des jours et des jours en chambres froides sans bouger, qui peuvent sauter d'un continent à l'autre, qui se logent dans des petites cases normées, optimisation de l'espace, rentabilité maximum. Je me souviens d'une boutade des années 80, où l'on disait que l'Europe ne servait à rien, si ce n'est à calibrer les concombres... sauf que ça, ce n'était pas rien. C'était tout. Notre droit à manger de bonnes choses contre leur impératif de profit à tout prix. Aujourd'hui, les légumes sont bien calibrés, bien chers et bien dégueulasses. Du coup, ils ont pondu du marketing sous couvert de santé pour nous faire avaler la couleuvre : il faut manger 5 fruits et légumes par jour. Il faut bouffer leur frankenfruits, avec leurs pesticides au taquet, leurs OGM et leurs prix toujours plus élevés, parce que... c'est de la faute au gel, au manque de pluie, de soleil... marrant comme argument quand on pense deux secondes qu'il s'agit de végétaux de serres cultivés hors sol. D'ailleurs, les légumes de mes voisins, les deux pieds dans le crottin, ils n'ont pas tant souffert que cela des aléas climatiques...
Tout le monde est d'accord pour dire que les légumes du jardin, c'est bien meilleur... alors quoi ? Pourquoi tous ces jardins d'agrément avec leurs fleurs stériles et leur pelouse au Roundup, que ce soit dans les bleds ou les banlieues pavillonnaires ? Ce n'est même pas une question de temps ou de pénibilité, quand on voit le temps passé à tondre l'herbe au carré, à biner autour des bégonias.
À quel moment est-il devenu évident que l'autoproduction alimentaire familiale était moins importante que les fonctions ornementales?
Extension du domaine de la culture
Potager urbain
Dans mon bled, comme ailleurs, il y a des gosses de l'âge de ma fille qui ont déjà toutes leurs dents bouffées par des caries, des mouflets gonflés comme des popcorns, nourris aux croquettes pour humains et dont les parents pensent qu'un verre de nectar de fruits blindé au sucre, c'est un fruit comme un autre. Nous nous sommes laissés entraînés dans la médiocrité alimentaire pour le plus grand profit de quelques-uns. Les gens n'ont pas faim sous nos latitudes... certes, pas encore, mais beaucoup souffrent de malnutrition. Quand Bové démontait le MacDo de Millau, il avait déjà tout compris. Tout comme Via Campesina et son combat pour la souveraineté alimentaire. L'autosuffisance. Le fait que les gens ne puissent plus crever de faim ou de malbouffe pendant leur pays exporte des matières premières agricoles à gogo. La faim est rarement un problème climatique ou agraire. C'est plus souvent une arme politique, économique, utilisée volontairement, une arme de destruction massive qui ne dit pas son nom. Et ce n'est pas seulement un problème de pays pauvre.
Il y a un an, alors que j'amenais ma fille à l'école, j'ai vu un homme se diriger derrière sa barre HLM avec une binette. Je l'ai suivi, et j'ai découvert que cet homme avait pris son alimentation en main. Sans terre. Sans moyens. Il a juste décidé de mettre en culture le petit trottoir d'herbe pelé qui entoure souvent les immeubles et dont personne ne fait rien. Il fait descendre au besoin un tuyau d'arrosage par la fenêtre de sa cuisine. Il a récupéré des culs de bouteilles en plastique pour ses semis. Et ça pousse. Bien sûr, ce n'était pas prévu, cette utilisation d'un non-espace public, une bande de terrain dont on ne fait rien, qui ne sert à rien, qu'on ne voit pas, n'entretient pas, qu'on ne pense même pas. Lui, il a simplement changé de point de vue et il améliore son ordinaire. Rien ne l'empêche de le faire.
Dans la cité à côté, au milieu des barres, il y a le carré de pelouse. Un truc grand comme un immeuble comme il y en a des milliers et des milliers dans les cités où l'on parque les pauvres. Ceux qui font leurs courses dans les discounters. Qui ont les dents pourries. Qu'ils ne peuvent même plus faire soigner. Ce carré, ce n'est même pas de la pelouse. C'est vaguement tondu deux fois par an, pelé par endroits. Ça bouillasse en hiver et ça poudroie en été. Les gens n'y vont même pas y prendre l'air ou le soleil, les gosses y jouent à peine. Encore un non-espace. Qui pourrait fournir la cité en fruits et légumes frais pour peu d'efforts. Avec quelques outils, beaucoup de conseils. Et surtout, l'idée que c'est possible.
Dans l'association culturelle du bled, la culture, ça ne s'arrête pas aux livres...
Réinvestir l'espace public. Pas pour passer, pas pour flâner, encore que..., mais pour s'approprier le droit de se nourrir correctement. Recréer les jardins ouvriers dans les impensés de la ville, les interstices du tissu urbain. Une jardinière de tomates sur le balcon, un pot de persil à la fenêtre, une rivière de tomates en bordure du parking. Varier les plaisirs, partager les récoltes. Du temps gagné sur la télé et l'isolement. Et surtout, moins d'argent pour les rois de la malbouffe, les accapareurs du vivant.
Ce n'est pas pour rien que les semenciers poursuivent Kokopelli et ses graines que l'on peut resemer. Ce n'est pas pour rien que les géants cherchent à écraser le nain joueur de flute : pour nous priver de notre droit à nous alimenter par nous-mêmes, pour nous rendre totalement dépendants. Il faut que nous occupions nos carrés de jardin à faire de l'ornemental coûteux selon leurs critères : des espèces hybrides et stériles, qu'il faut racheter tous les ans, avec des tas d'intrants chimiques que nous achetons à prix d'or. Et qu'en plus, nous n'ayons pas d'autre choix que de leur acheter leurs légumes pour nous nourrir. Fort mal, par ailleurs. Dans son dernier bouquin, Kokopelli démontre que non seulement les quelques pauvres espèces qui sont couramment proposées à la consommation sont déprimantes en terme de goût et de variété, mais qu'en plus cet appauvrissement gustatif s'est accompagné d'un terrible appauvrissement nutritionnel. On comprend mieux pourquoi Kokopelli se mange procès après procès.
Cela a l'air de rien, mes histoires de légumes, de réappropriation des friches urbaines, mais c'est pourtant le début de la remise en cause du système qui nous opprime. La révolution ne se fait pas forcément dans la rue ou à coup de pavés. Les grands changements sont toujours plus discrets, plus profonds et plus diffus. Rien d'insurmontable et pourtant, de cette simple revendication peut germer de nouvelles pratiques, de nouveaux rapports sociaux, de nouveaux circuits économiques.